L’église Christ Church, Boulevard Bineau

Dans le premier volume de son autobiographie, Partir avant le jour, Julien Green note :

Dessin de Seamus O'Dwyer (12 ans)

« J’avais été baptisé à Christ Church, petite église anglicane qui n’existe plus. Elle se trouvait à Neuilly, au 81, boulevard Bineau. Des circonstances de ce baptême je ne sais presque rien, sinon que j’avais pour marraine une Irlandaise catholique, Agnès Farley dont je reparlerai. Un jour, elle dit à ma mère : "Tu ne feras jamais un protestant de ton fils (1). !" »

Quant à l’existence de l’église, il faut apporter une petite précision à. ce que dit Green. L’église est toujours là mais elle n’existe plus en tant qu’église anglicane. Durant la grande guerre de 1939, les ressortissants britanniques ont quitté massivement Neuilly et la célébration du culte a cessé. En 1949, l’Eglise Adventiste du Septième Jour a racheté ce temple et depuis le culte y est de nouveau célébré. L’Eglise Adventiste du Septième Jour se situe dans le prolongement d’un mouvement prophétique, parti du Wurtemberg, en Allemagne, avec le professeur Bengel de l’université de Halle, à la fin du 18ème siècle. Au moment du baptême de Green, l’église était l’église de la paroisse anglicane de Saint-Ferdinand des Ternes.

Green se réfère encore une fois à son baptême dans Ce qu’il faut d’amour à l’homme, ouvrage qu’on peut considérer comme son autobiographie spirituelle. Il répète que l’église n’existe plus et ajoute que le fait d’avoir eu une catholique comme marraine était une "singulière dérogation à l’usage (2)."

En effet, l’église qui est située à la rencontre des boulevards Bineau et Victor Hugo à Neuilly-sur-Seine est à quinze minutes de marche de l’immeuble du 4, rue Ruhmkorff, dans le dix-septième arrondissement, où naquit Green (ou à dix minutes de marche du James Joyce Pub, Boulevard Gouvion Saint-Cyr !).

Au moment du baptême de Green, l’église était de construction récente, ayant été construite pendant les années soixante-dix du dix-neuvième siècle. En effet, une pierre située à droite à l’entrée du choeur fut déposée par le Prince et la Princesse de Galles, le 10 mai 1878, date de l’inauguration de l’église.

Le 25 février 1848, la révolution sévit à Neuilly et le château royal fut incendié et détruit en grande partie. Après le coup d’état du 2 décembre 1851, le prince président Louis Napoléon Bonaparte qui allait devenir Napoléon III décida que le domaine de Neuilly devenait Bien National. Le parc du château, 170 hectares, fut alors divisé en 700 lots qui furent vendus par adjudication ; la municipalité créa alors 7 boulevards de 30 mètres de large et 15 rues. Monsieur Bineau, ingénieur, fut l’un des premiers acquéreurs de plusieurs de ces terrains en 1854. Vingt ans plus tard, plusieurs parcelles de l’ancien parc royal devinrent la propriété de l’importante colonie britannique de Neuilly. Il existait, 77, avenue de Wagram, une Mission Home (Oeuvre du Foyer), qui avait pour but de donner l’hospitalité à des femmes de nationalité anglaise se trouvant, en France, sans emploi et sans famille. D’autres maisons dépendaient du Foyer, avenue Wagram, dont un orphelinat, boulevard Bineau. En effet, l’église fut fondée au moyen de souscriptions recueillies par la directrice de l’orphelinat, qui voulait créer un temple ou une "patrie absente" pour les Anglais à Paris. Elle avait aussi envisagé l’église comme complément religieux du travail charitable effectué par la Mission.

Selon les architectes, MM Leroux et Bitner, il fallait "rappeler aux fidèles assemblés, quelque chose de la patrie, comme un religieux souvenir d’enfance (3) de sorte que les Anglais puissent "se croire en leur pays natal, aux jours de repos et de prière (4)." L’église est de style anglo-normand comme beaucoup d’églises de campagne en Angleterre à l’époque. Elle peut contenir cinq cents personnes. Pour les architectes, ce qui fait la beauté de cette église, c’est "la chaire évangélique placée près de l’entrée du choeur : la disposition des baies à linteau horizontal qui éclairent les bas côtés ; puis les baies en bois confortablement établies dans la nef ; la tribune ménagée au-dessus du porche extérieur qui forme tambour à l’entrée principale (5)" L’orgue est de fabrication française tandis que la chaire et les fonds baptismaux sont de provenance anglaise. Ces fonds baptismaux servent actuellement de pot de fleurs dans le jardin devant l’église. Le registre baptismal, par contre, fut emporté par le pasteur anglican au moment de son départ. Les vitraux sont d’origine anglaise à part celui du choeur qui fut fourni par un M. Roussel de Beauvais. Il s’agit d’un magnifique vitrail qui représente Jésus accueillant de jeunes enfants. Il faut aussi noter les arcs-boutants qui ont ici une valeur symbolique religieuse. Les architectes affirment qu’ils sont là pour plaire au client pour qui "un édifice de ce genre ne comporte un caractère religieux qu’autant qu’à l’extérieur, comme à l’intérieur, il offre la configuration propre aux monuments religieux du moyen-âge (6)." Ils avouent qu’ils sont peut-être coupables d’une certaine complaisance envers leurs clients. Les dépenses de la construction étaient de l’ordre de 290 000 francs.

On pourrait dire à propos de cette petite église ce que Green a dit à propos de l’église Saint-Julien-le-Pauvre :

« Telle qu’elle est, cependant, l’église a conservé sa grâce robuste et sa mystérieuse jeunesse. On l’imagine au milieu des prés, car elle a le charme d’une église de campagne (7). »

Cette petite église, site du premier contact officiel de Julien Green avec la religion, sujet qui allait dominer sa vie personnelle et son oeuvre, mérite une visite de la part des greeniens. Fermée pendant la semaine sauf pour des noces, l’église est ouverte le samedi (le sabbat pour les Adventistes) pour la célébration du cultes.

Illustration : dessin de l’église de Christ Church, 8, Boulevard Bineau, par Seamus O’Dwyer, (douze ans) neveu du professeur Michael O’Dwyer (Ballindrehid, Ballyhaunis, C° Kildare, Irlande)

Notes

(1) - Julien Green, Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, V, Paris, Gallimard, 1977, p. 684

(2) - Ce qu’il faut d’amour à l’homme, Paris, Pion, 1978, p.11

(3) - Rivoalen, E., in La Construction Moderne, 24 mai 1890, p. 389

(4) - Ibid., p. 389

(5) - Ibid., p. 390.

(6) - Ibid., p. 391

(7) - Julien Green, Paris, Aux Editions du Champ Vallon, 1983, p.31.

26 novembre 2001, par Michael O’Dwyer

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