Julien Green et la porte sombre

« c’est cela, le secret des morts. Le monde que nous croyons voir n’existe pas (1). »

Julien Green a disparu du monde visible aussi brusquement que son double, l’adolescent de l’Histoire de Ralph qui ouvre la porte de l’Ailleurs avec une clé de cristal. Avant de disparaître, le héros du conte laisse sur sa table une grande feuille de papier vert sur laquelle il a écrit :

Adieu. Ne me cherchez pas, mais je serai toujours près de vous, vous verrez (2)

Dans ce récit qu’il avait terminé depuis peu, Julien Green ne laisse-t-il pas un message à ces compagnons que nous sommes, désorientés par son départ soudain, par son silence soudain. La petite voix têtue qui depuis tant d’années monologuait, porte-­parole de nos espoirs et de nos angoisses s’est tue tout à coup. Il y a eu un moment où le célèbre long Journal était terminé, un moment où Julien Green ne pourrait plus ajouter une ligne à ce qu’il avait écrit. Nous avions pris l’habitude d’écouter cette voix, elle nous semblait inépuisable, et le mystère de ce discours clos sur lui-même à jamais, de cette oeuvre désormais refermée comme un cercle parfait nous rend sensible jusqu’à la douleur la solitude à laquelle il nous a abandonnés :

Il y aura nécessairement un cahier où une main invisible tracera le mot FIN (VI,.774) (3)

Des messages, cependant, Julien Green nous en a laissé beaucoup. Sa méditation ininterrompue sur la mort et sur le sens de sa destinée déroule ses capricieux méandres dans son Journal sans que jamais le ton en devienne philosophique. Il y parle avec abandon, avec une mélancolie traversée d’illuminations heureuses de ce qui le hante ou le tourmente, et parmi des narrations enjouées se glissent de brèves anticipations de l’avenir : Quand je mourrai, ce sera la fin d’un immense voyage à l’intérieur de moi-même, car tout ce qui nous arrive est du nous-même, et nous n’y pouvons rien. (V,.275)

Malgré son joyeux amour de la vie, Julien Green était depuis toujours dans l’attente de ce moment où il franchirait « cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que nous appelons ta vie »(LV, p.734) Toute son oeuvre disait la fascination de ce franchissement suprême ; l’invisible était le seul élément où il lui fût possible de respirer, et il imaginait la mort comme un éveil à la vraie vie, ainsi que le suggère l’épigraphe pascalienne de L ’Autre Sommeil. C’est nous qui sommes encore endormis, tandis que Julien Green a enfin connu cette autre naissance qui lui faisait dire qu’arrachés comme le nouveau-né à cette cavité qui nous plaît - la vie- , « nous ne naîtrons qu’en poussant des cris, quand nous mourrons ». « Alors », ajoutait-il, « nous découvrirons un univers d’une beauté inexprimable ».(IV,.496) La joie inexprimable au bout du voyage, pour Julien Green, c’est Dieu. Il ne croit pas en Dieu, il l’aime, bien que ce soit folie d’« aimer à en mourir quelqu’un dont on n’a jamais vu les traits ni entendu la voix » (IV,556). Pour lui, « Chaque vie humaine est un chemin qui mène à Dieu » (IV,li81). En citant cette phrase de Husserl qu’il fait sienne, Julien Green remercie le philosophe d’avoir pu écrire une pensée si consolante, nous incitant par là même à le remercier à notre tour, reprenant ses propres termes, d’avoir entretenu en nous l’espoir d’un sens et d’un ailleurs

Bénis soient les hommes qui disent de telles choses, car elles aident à vivre et tiennent en respect le désespoir. (IV,1381)

Puisque la mort n’est qu’un seuil vers la lumière, Julien Green se refusait à parler de morts et de cimetières. Il n’y a pas de morts, disait-il, mais des « absents » qui « vivent en Dieu », car Dieu n’est « pas le Dieu des morts, mais des vivants » (IV, p. 1462). Pourtant, pour ce mystique épris d’absolu mais d’une exigeante lucidité, la mort fut aussi une réalité concrète effrayante à laquelle, comme Montaigne, il tentait de s’apprivoiser :

La mort s’assoit à table avec nous. Elle se glisse dans notre lit, c’est avec elle que nous couchons, mais elle ne dort que d’un oeil. A la moindre grippe, elle nous souffle à l’oreille : Ne m’oublie pas, hein ? Je repasserai. (IV,.1373).

On sait quelle place éminente est celle de la mort dans l’oeuvre de Green, il la personnifie dans ses romans, il renouvelle la vieille allégorie, entre humour et horreur . Il faut rattacher cette hantise à la minute plusieurs fois évoquée par lui où il prit conscience de sa nature mortelle dans un beau verger de Virginie. Cette « espèce de révélation intérieure » dont il ne s’est « jamais remis », a laissé sur l’imagination de l’écrivain son ombre inquiétante. De là cette anxiété superstitieuse, mêlée d’une ardente curiosité pour 1’heure inévitable qui serait celle de son entrée dans l’Invisible :

Il y a un jour de l’année qui sera pour chacun de nous, qui est déjà, depuis toujours, la porte sombre par laquelle il ira à Dieu pour toujours. Comment passe-t-il tant de fois devant cette porte sans en être averti ? (IV,p.641) (4).

Malgré cette obsession qui est aussi une impatience, le Journal se fait l’écho d’une évolution de l’écrivain vers la sérénité. Il est à ce point sincère et incapable de prendre une pose, que son langage va droit au coeur de nos angoisses. Il nous confie être simultanément convaincu qu’il mourra et incapable d’y croire, car la mort lui « paraît à la fois inévitable et impossible ». Cependant, Julien Green était prêt depuis toujours à vivre cette minute exceptionnelle. Il aimait jeter en arrière le regard du voyageur qui va embarquer « Je vois le monde par les yeux d’un homme qui va s’en aller. Tout est plus beau à cause de l’imminence relative du départ » (V,p.449). Son regard alors n’était pas mélancolique. 11 caressait la beauté de la vie, il percevait les vraies valeurs de l’existence avec plus de netteté :

Quand le grand songe de cette vie s’évanouira, nous comprendrons que le travail et l’amour étaient les seules réalités. (IV,p.457)

Julien Green était coutumier de telles projections dans l’avenir. Pour lui l’essentiel n’était pas dans ce qu’on laisse derrière soi, mais dans le jardin de la promesse où Dieu attend son serviteur enfin débarrassé d’un corps trop lourd. Il s’est avancé vers les régions ombreuses avec une foi d’enfant. La foi de Julien Green a subi des fluctuations à certaines périodes de sa vie, mais elle était si profondément inscrite en lui qu’il ne pouvait, pas plus que Wilfred, son double romanesque , la « bazarder » pour écarter les problèmes spirituels. Il disait avec humour avoir été préservé de l’athéisme comme de « marcher à quatre pattes » ou de « manger de l’herbe » (IV,508). Les étapes qui l’ont conduit vers le vrai Bonheur sont au fil des ans de moins en moins spectaculaires, de plus en plus intimes et secrètes : conversion au catholicisme, retour à l’Eglise, puis renoncement définitif aux « embardées » hors de la voie chrétienne. Depuis longtemps pacifié, il attendait la mort comme on attend le dénouement d’une belle histoire, car « Il faut lire le livre jusqu’au bout pour saisir ce qu’il voulait dire dès la première ligne. »(23 mai 1994) (5)

S’il a disparu insidieusement de notre monde sensible, il nous a laissé au moins deux messages essentiels, que ce serait trahison d’oublier. D’abord le souvenir d’une rencontre avec le Christ dont il a senti la présence une nuit - nuit mystique inoubliable dont il a consigné le souvenir, comme Pascal, en un « mémorial » :

Quand je serai mort, on trouvera dans mon journal, en 1948, le récit d’une nuit singulière. Tout ce que je puis en dire aujourd’hui est que je vis du souvenir de la splendeur de Dieu (V,.549)

Plus humble enfin, le message de notre frère pécheur qui nous invite à prendre en compte la souffrance d’une vie déchirée . 11 fait songer à un testament spirituel, bien qu’il l’ait écrit des années avant sa mort , et c’est sa note douce-amère qui peut accompagner notre adieu terrestre à Julien Green :

« Je voudrais qu’on sache que j’ai beaucoup lutté. Quand on clouera dans son cercueil le vieux visionnaire, le voyageur las de son voyage sur la terre qu’il aura trop aimée, qu’on pense un peu à lui, de grâce ! » (V,.419)

Notes

(1) - Le Visionnaire, t.II, p.372

(2) - Histoire de Ralph, ch. XI (La clé de cristal), T. VIII, p. 846

(3) - Journal, 12 janvier 1981. Les chiffres romains, dans le texte, indiquent le tome des Oeuvres Complètes dans la Pléiade.

(4) - Lorsqu’il écrivait ces lignes, Julien Green n’avait encore que 41 ans, et la porte sombre du 13 août 1998 était encore bien loin

(5) - Journal, Fayard, 1996, p. 167

27 septembre 1998, par Michèle Raclot

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